samedi 12 juin 2010

Saveur Inconnue


Chapitre 3 : Janvier



Elle marche vers lui d'un pas précipité.

Il ne la voit pas venir. Il ne veut pas. Il ferme les yeux et attend le choc.

Adossé contre le mur gris de son lycée, il essai de discerner le claquement des talons noirs qui résonnent à travers la foule.

Il allume une Lucky... peu importe.

Il pense, il se souvient...

Son père qui se retourne pour couvrir d'un regard protecteur le petit endormi...

L'Audi noire qui fonce à une centaine de kilomètre/heure et qui tente de doubler à gauche...

L'énorme claque qu'il reçoit le fait tituber pendant 5 bonnes secondes.

Elle le prend par le col et le plaque contre le bâtiment...

La cigarette et toujours là, plantée entre ses lèvres...

Il lève les yeux au ciel.

Le ciel… il n'a jamais été aussi beau.

Elle cogne contre son épaule, son mascara perle lentement aux coins de ses yeux, lui qui ne supporte pas l'eau salée.

Les nuages... Juste être un nuage...

L’incident commence à attirer quelques regards. Vagues chuchotements :

« C'est pas Amandine ? Qu'est-ce qu'il a foutu cet abruti ? »

Elle s'est calmée... sa tête baissée laisse découvrir sa nuque...

Il ne regarde pas... toujours ce ciel...

Elle lui met un papier dans le creux de la main...

Sûrement le dernier mot qu'il lui ait écrit... sans tristesse ni remords...

Il ne l'a pas senti partir... il se baisse enfin pour ramasser le bout de papier lassé tombé sur le trottoir.

Il allume une autre cigarette. Il sait ce qu'il va lire...

Il le parcoure une nouvelle fois, ce papier qu’il croit être un papier de séparation, sur lequel elle lui dira combien elle le déteste...

Ce papier bleu cobalt sur lequel il lui avait dit tant de fois je t'aime.


« Il est 5 heures...

Je quitte nos draps trempés de sueur.

De ma main, j'effleure ta peau.

Je pense déjà à tes prochains sanglots.

Il fait encore nuit.

Et rares se font les bruits.

Tu es tournée vers la fenêtre.

Tu es tous ce que je ne pourrais jamais être.


Je m'en vais bien avant l'heure...

Je m'en vais bien avant de te trahir...

Je m'en vais en gardant toute ton odeur...

Je m'en vais avant que l'on ne puisse en rire...


Je m'habille en te regardant dormir.

Je songe en te regardant sourire.

Je décapsule une blonde, une alliée.

Je bois modérément... déjà presque enivré.

En refermant la porte du frigo,

Je jette un regard à nos vieilles photos.

Tous nos exploits... Passés.

Tout ce bonheur... Envolé.


Je m'en vais car l'on s'est vus volés...

Je m'en vais avant que l'on ne puisse atterrir...

Je m'en vais car l'on s'est tant aimés...

Je m'en vais bien avant de te détruire...


Je reste de longues minutes, assis.

Sur la vieille chaise en bois rougit.

Je t'observe... lassé.

J’espère que de ton coté,

Jamais tu ne puisses m'oublier.

Jamais comme je l'aie fait.

Je n'espère jamais, une autre vraiment trahir.

Je n'espère jamais un autre jour vraiment partir.


Je m'en vais en croyant que tout est vrai...

Je m'en vais avant de te découvrir...

Je m'en vais avant que l’on ne se laisse aller...

Je m'en vais bien avant de te trahir...


Je pense en écoutant, derrière moi, la porte claquer.

Je pense qu'il faudra tout recommencer.

Je pense dans la cage d'escalier.

Que c'est du mauvais bateau que je me suis jeté.


Je n'ai aimé que toi...

Je t'embrasse jusqu'à en mourir...

Je n'ai aimé que toi...

Je t'embrasse jusqu'à en mourir...


Je m'en vais pour tout recommencer...

Je m'en vais pour ne jamais m'assagir...

Je m'en vais car tout est si léger...

Je m'en vais en te regardant dormir...


Je m'en vais pour ne jamais t'oublier...

Je m'en vais sans même te l'écrire...»


Il pense à déchirer la feuille... La plie, la range.

Il a encore tout faux...

vendredi 11 juin 2010

Saveur Inconnue


Chapitre 4 : Février




« Je ne me soucie pas de faire de belles phrases, j'écris c'est tout. »

Il en est encore abasourdi.

En dévalant la piste froide et immaculée, il retourne mentalement les pages de ces derniers jours.

Ils se parlent facilement, sans ambiguïté.

Elle n'a peur de rien.

Un je-ne-sais-quoi quoi de… vivant.

Il la rencontre rapidement, marchant entre les étroites ruelles de Montmartre, elle le met vite à l'aise.

Autour d'un café, elle lui raconte.

Tout.

Son instinct, ses envies, sa vie.

Elle a une façon de raconter… elle anime tout ce qu'elle touche de près ou de loin.

Elle lui confie innocemment ses peurs, ces craintes.

Il entre dans sa vie comme dans une belle photo d’Izis. Elle rend pittoresque ce qui ne l'est pas pour un autre.

Il tente de plonger ses yeux gris dans le regard fuyant de la lycéenne.

Il y croirait presque. Derrière son sourire angélique, il y a une autre fille. Il en est maintenant sûr… les habitués de la tristesse la reconnaissent facilement.

Cette façon qu'elle a de ne jamais se laisser prendre à revers.

Les nombreux regards discrets qu'elle jette au dessus de l'épaule du jeune homme ému.

Elle finit vite son café et s'attache les cheveux. Comme si elle n'avait rien à cacher. Comme si...

Elle était heureuse.

Qui y'a-t-il derrière cet imperceptible regard ?

Elle est si jolie...

Quand, sur le quai du métro, elle lui tend sa nuque pour qu'il y dépose un compliment sur son parfum, l'idée ne lui vient pas même d'y déposer autre chose.

Il pense... il ne cherchera pas aujourd'hui ce qui se cache en elle... juste aujourd'hui... laisser la magie de cet après-midi s'évaporer en douceur comme la rosée du printemps.

Laisser son souvenir s'effacer dans la nuit, laisser le soleil s'éveiller et les étoiles fleurir.

Laisser le ciel emporter, dans un mistral aux senteurs d'été, son portrait à peine brossé.

Il ferme les yeux.

Il n'entend même plus la foule amassée autour de lui, les regards inquiets... il est allongé par terre. Son bras est peut-être brisé. Il ne sent plus rien.

« Je ne me soucie pas de faire de belles phrases, j'écris c'est tout. »

jeudi 10 juin 2010

Saveur Inconnue




« Une sacrée collision ! »

À voir la mine enjouée du médecin, rien de grave.

La pièce d'un blanc immaculé... blanc, trop blanc. C'est un blanc surfait, un blanc artificiel, rien à voir avec la montagne.

Tout est surjouer dans un hôpital, on fait sembler de vous connaître, de s'intéresser, d'avoir du temps à vous consacrer.

« Aucun acte n'est désintéressé... c'est le propre de l'homme de rechercher son bien être... que ce soit par la méchanceté pure ou, plus subtilement, par le rachat d'une bonne conscience... »

Pathétique...

Les quelques brides de phrases qui parviennent jusqu'à lui le tire de sa réflexion.

« ... plus de ski... garçon solide... repos... »

Le jeune garçon tourne son regard froid vers sa petite table de chambre sur laquelle on a posé quelques-uns des livres encore épargnés de sa bibliothèque.

Après un mouvement de tête comme pour s'assurer que sa chevelure foncée était toujours en place, il jette un dernier regard à un père qui part rejoindre sa femme et sa fille laissant l'adolescent en tête à tête avec Gide, Camus, Rimbaud et les autres...

Seul ? La solitude, c'est de ne pas supporter sa propre compagnie. Juste un besoin d'exister à travers les autres.

Alors... est-t-on vraiment seul ?

Il débouche une fois de plus le capuchon du stylo plume qui ne le quitte plus.

« Petite princesse, ma beauté, ma promesse

Depuis dimanche, que je ne t'ai revue,

Tout me manque, tes baisers, tes caresses

Tu me hantes, de l'aube claire jusqu'aux soir venu. »

mercredi 9 juin 2010

Saveur Inconnue




Coincé dans cette chambre aux murs devenus gris, il a dévoré Les jeunes filles de Montherlant et se prend à rêver de soleil en pleine nuit.

Le sable est chaud sous les pieds nus du jeune homme et le goût salé de l'océan réside encore dans sa bouche.

Tout en se dirigeant vers le groupe d'adolescents qui l'a désormais adopté, il passé sa langue sur ses lèvres sèches rencontrant les derniers grains sables que l'écume aurait pu déposer au passage.

Il y a les deux sœurs Justine et Manon, leur copine Marie, Thomas et son amie Cloé.

Ses parents étaient encore vivants...

Mais il préférait fuir leurs disputes incessantes et se réfugier dans les vagues couleur azur de cette petite plage de Corse.

Il fuyait ses parents tout comme il fuyait ses responsabilités.

C'est le troisième soir, sur la plage sombre, à l'écart, qu'il a embrassé Cloé pour la première fois.

Avec pour seule compagnie le va-et-vient continuel des vagues noires comme de l'encre.

Pendant cette longue étreinte, seules leur parviennent les basses sourdes d'une lointaine boite de nuit.

“Pas le temps pour les câlins !!”

Ils doivent maintenant se quitter.

Il déteste son père, sa mère, et cette dispute de trop qui leur aura fait quitter l'île avec 5 jours d'avance.

A travers la vitre cruellement fumée du 4X4 noir, un dernier regard vers ses cheveux roux et ses yeux sombres.

“Adieux ma petite idylle d'été, adieux mon petit soleil de Corse... adieux ma rouquine aux talents cachés...”

Il aurait du le lui dire au lieu de le penser...

Il se réveille en sueur. Toujours cette même chambre, plus neutre qu'une cellule de prison.

Il n'a plus ses parents, plus de responsabilités...

Il aurait du ouvrir la porte et courir la prendre dans ses bras...

Lui dire... lui dire “Je t'aime et je veux rester avec toi...”

Mais la voiture part et il est à l'intérieur.

Le jeune garçon griffonne sur son cahier.

Pas besoin de lumière,

Il médite :

C'est ce soir qu'il part, c'est ce soir que sa nouvelle vie commence.

mardi 8 juin 2010

Saveur Inconnue


Chapitre 5 : Mars




3h du matin.

Difficile de trouver un taxi.

Il relève son col, grille une Lucky et s'enfonce dans la nuit.

Paris.

« Ce n'est pas une fuite, c'est une révolte. »

Le jeune homme aux cheveux bruns marche lentement sur les quais de Seine.

L'air y est doux, le printemps approche. Les feuilles d'or et de sang ont perdu leur éclat.

Lou.

Elle dit qu'elle s'appelle Lou.

Aussi paumée que lui, elle est partie de chez elle.

« Non, pas paumée, résolue. »

Alors ils s'assoient sur un banc et partagent.

Chacun tire à son tour une cigarette du paquet... Seule Lou parle, lui écoute, il attend, il observe.

Les taches de rousseur de l'adolescente font ressortir ses œillades noires et sa chevelure sombre souligne ses lèvres vermeilles.

Il a tout de suite envie de la prendre dans ses bras.

Elle, ne semble pas remarquer l'absurdité de leur action commune. Elle parle, elle parle pour combler un vide qui n'est créé que par elle.

Ils commencent à marcher.

Elle se tient à son bras.

La Lune est basse

Ils arrivent devant le lycée du jeune homme. Il la prend par la taille mais elle le repousse avec élégance et préfère danser dans les feuilles mortes. Lui, assis sur le trottoir, la couvre de ses yeux presque noirs.

« Tu penses à quoi ? »

Il relève son regard jusqu'à présent tourné vers les ballerines de la jeune fille. Il songe quelques instants et se lève.

Pas un mot ne brise le silence de cette fin de mois de Mars, ni le vent d'ouest caressant les feuilles d'arbres, ni les milliers de soupirs aigres et amers que nous laisse les chagrins d'amour.

La jeune fille aux cheveux noirs se laisse embrasser.

Rapidement, ses mains trouvent un chemin sous la veste du garçon.

Le jour se lève sur la capitale.

Lou.

lundi 7 juin 2010

Saveur Inconnue




Elle dépose un baiser sur la joue du lycéen. Ce genre de baiser qui s'évapore en un instant. Un baiser éphémère de jeune fille.


Elle a déjà disparue dans une ruelle. Les premiers étudiants devraient arriver d'ici une heure. Une pluie fine commence à tomber.

Une pluie du matin qui lui donne du courage, qui lui donne l'impression que ce jour ne sera pas comme les autres.

Il réfléchit...

Refugié sous un abribus encore éclairé, il secoue ses cheveux et tente de se réchauffer les mains dans ses poches.

Intrigué, le jeune homme en sort un papier.

« J'aimerais t'écrire sur la peau

Mais le plus dur, à choisir, ce sont les mots

Toi qui, d'un regard, emprisonna mon cœur

Toi qui, dans mon esprit, demeures »

Il s'assied.

De là, il voit la statue aux reflets verts du parc.

Il est fatigué.

Il ferme les yeux.

« Elle est brune, blonde ou rousse ? Je l'ignore

Son nom, jamais ne fut gravé sur son corps.

Et, dans la nuit de nos soirées d'hiver,

Je l'aperçois, silhouette taciturne qui m'inspire quelques vers.

J'aimerais disparaître dans les baisers de cette ombre inaccessible

Mais comment atteindre une étoile invisible ?

Cette jeune fille de pierre couleur jade

M'évoque un sentiment auquel n'est possible aucune parade.

Son nom peut-être Amandine, Cloé où Laetitia

Elle prend, dans mon cœur, une place qui ne s'effacera pas.

Et c'est mon cœur effacé qu'elles ont empoisonné.

Pourtant, moi, d'un amour fou je les ai aimé.

Devant mes larmes, elles restent de marbre

Comme cette fille, cette jeune fille couleur jade. »

Il va être temps de rentrer...

dimanche 6 juin 2010

Saveur Inconnue





Il sèche les cours depuis bientôt une semaine et il a presque dépensé toutes ses ressources. Il pense à ça sur le canapé vermeil d'une fête parisienne, aux couleurs vives de printemps.

Derrière ses lunettes aux branches noires une jolie blonde lui parle depuis bien 10mn.

« Les filles... »


Le jeune garçon à l'âme sombre se lève

Canal St Martin.

Ils sont 5.

De races et de couleurs différentes, ils n'aiment pas les jeunes issus de quartiers aisés. Une haine non partagée jusqu'alors.

« Ton I pod, ton portable ! Tu bouges, j'te plante »

Sa musique...

« Petite princesse, ma beauté ma promesse.

Ma petite faiblesse, ma plus belle histoire de fesses,

Dans la Mercedes, c'est de l'espoir que je caresse... »

Les coups vont vite... les images s'enchainent, fugaces, comme si le temps n'avait plus d'emprise sur les adolescents.

Ses reflexes sont machinaux. Le lycéen n'a que peux étudié la boxe mais en ressort ce qu'il sait.

A chaque impact sur ses poings endoloris, il se sent un peu plus en vie. L'adrénaline fait de lui son esclave, elle devient sa dope... Il tremble.

Trop perdu pour avoir peur, pas assez vivant pour ressentir la moindre émotion... juste ce sentiment d'excitation qu'il ne peut plus contenir, toute cette rage qui le dépasse.

Ses yeux gris se posent sur tour à tour sur les deux jeunes déjà sonnés puis se perdent dans le ciel.

A Paris, le ciel est noir.

Pas d'étoiles.

Les autres voient les étoiles... lui rien.

C'est pourtant le même ciel.

Immense, infini.

Et dans cet océan de l'envers, rien...

Un grand rien, un non-dit.

Aucune chance de revenir en arrière...

Aucune chance de rédemption.

Même le noir du ciel est éclairé par les lumières de la ville.

Un noir délavé.

Délavé comme les yeux des ces filles.

Délavé comme les cœurs de ces lycéens.

Et la Tour Eiffel, éteinte. Qu'elle est belle la dame de fer dans son manteau de brume noir.

Il n'a pas plu depuis trois jours mais l'air est encore doux et humide. Cet air qui inspire au jeune homme le plus grand bien-être. Cet air artificiel, l'air de la capitale.

Son seul véritable amour.

Il est seul, tout seul, cet air qui passe entre ses mèches noires et qui glisse sur sa peau, c'est sa madeleine de Proust.

Le coup lui démonte presque la mâchoire.

Il est par terre. Le garçon tente d'ouvrir les yeux.

Le policier range sa matraque.


« Allez relève toi on va au poste... »


Longues sont les nuits de Paris.

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